Ardennais par mon père (depuis bien avant 1789), Mosellan par ma mère, je n'ignore rien de ce qu'ont enduré les Ardennais depuis des siècles : les guerres (avec une mention à nos stratèges qui décidèrent qu'il n'y avait pas lieu de prolonger la ligne Maginot, nos belles forêts suffisant à repousser l'énnemi), les crises (le textile dès les années 60, puis la sidérurgie, la métallurgie, la sous-traitance automobile)...

Ardennais, j'aime et je connais ce territoire aux marches et aux marges du pays, nourri de contrastes entre forêt, massif, crêtes, plaines, j'aime et je connais les gens d'ici, souvent fiers, parfois taiseux, attachés à leurs racines, à leur histoire.

J'aime et je connais la beauté de nos villes et nos campagnes, comme je suis navré aussi que tant de friches le défigurent, tant de quartiers ou communes appauvries deviennent des no man's lands grisâtres (même quand le soleil nous réchauffe l'âme, le coeur et le corps).

C'est dit.

Je n'ai donc pas forcément apprécié évidemment la réplique entendue il y a (déjà) une semaine dans un épisode du feuilleton Plus Belle La Vie où il est dit que proposer à des élèves un voyage dans les Ardennes relève... de la maltraitance.

Comme j'imagine les Marseillais (où se déroule l'action et où est tourné le feuilleton en question) n'ont sans doute pas apprécié plus que ça le tombereau d'insanités à leur encontre déversé ces dernières 48 heures par des Ardennais furieux appelés à se révolter par nos élites via les réseaux sociaux. Comme les Nordistes n'apprécient pas toujours qu'on les dise habiter une région d'alcooliques et délinquants sexuels, comme les Bretons sont lassés d'entendre dire qu'il y pleut toute l'année, comme les Corses sont fatigués qu'on en fasse tous des mafieux ou des terroristes en puissance, comme les Auvergnats sont vexés qu'on les dise pingres. Liste non exhaustive.

Les clichés sur les habitants de telle ou telle région, c'est hélas vieux comme le monde.

Soit dit en passant, ces mêmes clichés existent au sein d'un même département. A titre d'exemple, croyez-vous que cela leur fasse plaisir, aux habitants de Saint-Menges, que depuis des temps immémoriaux, leurs voisins du Sedanais les appellent les "bourriques" (*) ?

Sans doute bien conseillé, toujours est-il que le maire de Charlestown a décidé de saisir la balle au bond et de monter un coup de com' rondement mené. Via les réseaux sociaux. Avec l'appui de la presse locale. Les Ardennais en général et les Carolomacériens ont été invités à bombarder les producteurs de Plus Belle La Vie de tweets parfois ironiques, le plus souvent aigris, voire revanchards ou insultants. Un hashtag a été inventé en forme de clin d'oeil : PlusBellelavilleCharleville. Et en quelques heures, l'effet escompté a été au rendez-vous : les médias nationaux ont relayé la fronde.

On en resterait là si cette affaire ne révélait pas deux problèmes.

Un : le maire Boris Ravignon a joué sur une fibre ardennaise bien connue. Une susceptibilité à fleur de peau qui frise parfois, hélas, une tendance au repli sur soi, à la victimisation à outrance, au rejet de l'autre. Certes, je l'ai écrit d'entrée, les Ardennais ont été victimes (des élites, des guerres, des crises). Et le demeurent. Mais il faut transformer cette injustice en énergie, en motivation, en volonté d'aller de l'avant. Au-delà de ce coup de com', il faut effectivement travailler VRAIMENT à changer notre image. Ne pas avoir peur de dire la beauté et les atouts de notre département, mais aussi sa proximité avec Reims et son vin le plus connu au monde, par exemple.

Deux : est-ce un hasard, est-ce une fatalité si pendant ce temps, dans les classements et tableaux de l'Insee (je ne parle même pas des hébdos et  autres magazines dont les critères sont parfois discutables), notre département est toujours en queue de peloton ? Si l'on ignore où vont les milliards des plans d'aide successifs ? Si l'on attendu le XXIe siècle pour relié à Reims par l'autoroute (ne parlons pas de l'A 304 et de l'hypothétique liaison Nord-Lorraine via le 08) ? Si les patrons voyous continuent de faire leur marché régulièrement dans notre vallée ?

Soyons raisonnables. On a ri, on a souri, ou l'on a fait la grimace. Mais basta. Fermez le ban. Y'a mieux et y'a vraiment plus urgent à faire.

Et pour commencer, quitte à balancer sur les réseaux sociaux des belles photos de nos Ardennes et de Borisville (pardon, de Charleville), faisons enfin en sorte que toute l'année, on puisse y assister à des spectacles de marionnettes et y célébrer la poésie de Rimbaud (celui qui disait que sa ville était supérieurement idiote, mais il mentait, il n'a eu de cesse d'y revenir pour mieux repartir !), et pas seulement lors des festivals. Faisons en sorte que si nous aimons aller faire un saut en Belgique, les étrangers et touristes français qui débarquent le soir ou le week-end place Ducale et alentours aient de quoi se mettre sous la dent, les yeux et l'esprit.

Bon. J'arrête. Sinon, je vais rater Plus Belle La Vie...

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(*) ce surnom vient aussi du fait que les habitants s'étaient spécialisés dans le transport de la laine via des bourriques...